Au début de la saison de lutte 2010-2011, le mandat du Comité National de Gestion (CNG) de lutte (lutte sans frappe, lutte avec frappe, lutte Gréco-romaine, lutte Olympique) a été prorogé de quatre années au lieu des dix mois habituels. A la question de savoir pourquoi un tel changement, le Docteur Alioune Sarr, Président du CNG, répond ceci : «…permettre de pouvoir, avec certains partenaires, réaliser de façon plus soutenue les projets. Et en parlant de projets, je pense au centre Fila de Thiès dont la responsabilité incombe aujourd’hui à la direction du CNG. Ce qui nous permettrait de faire un travail sur plusieurs années, projeter sur les Jeux olympiques de 2012 et au-delà. Cette prolongation, c’est aussi par rapport à la gestion même de la lutte avec frappe et sans frappe. Par rapport à la gestion de certains grands projets comme l’alphabétisation… »

Le Président de l’instance nationale responsable des formes de lutte officiellement pratiquées au Sénégal a ainsi présenté un programme acceptable, mais qui manque d’imagination : Jeux Olympiques de 2012 ; gestion de la lutte avec frappe et sans frappe ; alphabétisation des lutteurs. J’ai souvent apprécié la clairvoyance et le sens de la mesure du Président du CNG à travers ses interventions dans la presse ; par contre, depuis sa déclaration susmentionnée, j’ai rejoint le camp de ceux qui soutiennent que la lutte sénégalaise a besoin de sang neuf à sa tête. D’ailleurs, cela relève d’un processus naturel. Après dix-sept ans passés à réformer, réglementer, structurer la lutte sénégalaise - du reste, avec succès - le CNG a objectivement atteint ses limites.

Mon sentiment est que cette structure ne mesure pas à sa juste valeur l’opportunité que tient le Sénégal de proposer à l’humanité une discipline sportivo-culturelle qui ne se pratique que chez nous. Je veux parler de la lutte avec frappe. Que l’on soit non-violent, hématophobe ou gymnophobe, il faut reconnaître que c’est la seule forme de lutte véritablement populaire au Sénégal, et qu’elle permet l’ascension sociale de centaines de jeunes, en général non diplômés. Pour ces raisons, et surtout parce que cette discipline nous est propre et peut participer au rayonnement culturel et sportif du Sénégal, il est opportun de lui fixer des ambitions internationales. Cependant, convenez avec moi que cet objectif ne se réalisera pas sans un certain nombre de réaménagements liés à la réglementation technique et à l’organisation de l’habillage culturel qui constitue une épice que peu de disciplines sportives peuvent revendiquer. Sans avoir la prétention d’être exhaustif, permettez moi de proposer quelques axes de réflexions.

Le port de gants

A plusieurs reprises, des promoteurs sénégalais ont voulu organisé des combats de lutte avec frappe en Europe ou en Amérique - particulièrement en France, en Italie ou aux Etats-Unis - et se sont heurtés à l’obstacle des « coups de poing à mains nues ». Il paraîtrait que ces pays n’autorisent pas la pratique de notre lutte avec frappe parce que nos lutteurs ne portent pas de gants. A mon avis, cela ne devrait pas poser de problème si nous acceptons d’étudier objectivement le port de gants tels que ceux utilisés par les pratiquants du MMA (Mixed Matial Arts), (voir www.ufc.com). Une forme de lutte de la catégorie des combats libres infiniment plus violente et moins humaine que notre lutte avec frappe. En plus des coups permis dans cette dernière, le UFC autorise les coups de pied, de genoux, de coude, l’étranglement, etc. Et, surtout, le giclement du sang n’est pas un motif d’arrêt d’un combat. Or, cette discipline, créée en 1993, s’est définitivement installée en Amérique et est en train de conquérir l’Europe.

Le protège-dents

A la fin de la saison 2006-2007, le Président Alioune Sarr avait annoncé l’obligation de porter un protège-dents pour les pratiquants de la lutte avec frappe. Jusqu’aujourd’hui cette mesure n’est pas entrée en vigueur. Or, malgré les inerties conservatrices présentes dans le milieu de la lutte, pour peu qu’on veuille y mettre de la volonté, on devrait arriver à convaincre tout le monde que la protection de l’intégrité physique des lutteurs est capitale. En attendant, certains lutteurs plus entreprenants et visionnaires - comme Gris Bordeaux et Yékini - commencent à porter des protège-dents.

La codification des techniques de lutte avec frappe

Contrairement à une idée très répandue, surtout parmi les anciens lutteurs, les générations de lutteurs des quinze dernières années sont beaucoup plus tactiques. En outre, ils font étalage de plus de techniques, à la limite artistiques, parce qu’étant plus athlétiques que les anciens. Il arrive que dans un combat de quelques secondes, les lutteurs d’aujourd’hui récitent une foule de prises plus ingénieuses les unes que les autres. Aussi, la codification est-elle nécessaire pour permettre une lisibilité de notre lutte avec frappe aux yeux de l’étranger. D’autant plus que ses tactiques et techniques sont perfectionnées d’année en année grâce à la conjugaison des aptitudes physiques de nos jeunes lutteurs, de l’encadrement des anciens lutteurs à travers les écoles de lutte, et, depuis quelques années, des séjours des ténors de l’arène dans des gymnases des plus modernes en Europe et aux Etats-Unis. Pour exemple, cette évolution de la lutte avec frappe se constate par le fait salutaire qu’il devient de plus en plus difficile et périlleux pour un lutteur d’atteindre son adversaire par un coup de poing. A titre illustratif, allez revoir les combats Balla Diouf/Issa Pouye, Baye Mandione/Coly Faye, Balla Gaye 2/ Eumeu Sène, et plus récemment Yékini/Bombardier, Balla Diouf/Ama Baldé et Saloum Saloum/Sa Cadior 2. En même temps, on constate une surenchère introduite par les lutteurs de l’écurie Ndakarou depuis le début de la saison 2010-2011. Sans doute aidés en cela par Fabrice Allouche, triple champion du monde de kick boxing, les co-équipiers de Yékini sont en train d’expérimenter, avec succès, une tactique d’attaque qui engloutit complètement l’adversaire dans un flot de coups de poing pour conclure par un corps à corps favorable.

Vu cette complexification fulgurante des techniques et tactiques de lutte avec frappe, il importe de mettre en place une commission nationale de codification de cette discipline. En plus des acteurs médiatisés de la lutte, cette commission devrait impliquer les enseignantschercheurs de l’INSEPS où d’intéressants travaux ont été menés concernant la lutte. Sous la direction du Professeur Djibril Seck, l’étudiant Jules Pascal Senghor y a soutenu en 2007 un mémoire de maîtrise fort instructif sur le thème « Evolution des savoirs et pratiques de référence de la lutte traditionnelle sénégalaise : problématique des modifications du règlement de la lutte avec frappe de 1996 à 2006 ».

La commission nationale de codification pourrait aussi s’adjoindre des experts étrangers mondialement reconnus. Cela devrait ultérieurement faciliter le lobbying pour la reconnaissance et l’exportabilité de notre lutte avec frappe.

La réglementation du Nguimb

Il très fréquent de voir un lutteur en plein combat avec un Nguimb défait ou en lambeau. Or, la saisie du Nguimb de l’adversaire est une des spécificités techniques de la lutte sénégalaise et donne lieu à de très belles prises. Il urge donc de faire preuve d’imagination pour sécuriser les Nguimb de nos lutteurs non seulement pour le spectacle mais aussi pour préserver leur intimité.

En 2007, le CNG de lutte, dans le souci légitime de préserver le caractère authentique de la lutte sénégalaise, a interdit aux lutteurs le port de cuissards visibles. Beaucoup parmi nous avaient apprécié une telle décision. Cependant, depuis le dimanche 13 février 2011 où les téléspectateurs ont pu, malgré eux, apprécier les parties intimes de Zoss lors du combat qui l’opposait à Gouy-gui, l’on peut maintenant trouver une vertu sociale au port du cuissard. Par conséquent, au nom du spectacle et de l’intimité des lutteurs, le CNG doit revoir sa copie en proposant un Nguimb sécurisé et qui ne dénature pas notre lutte. Deux contraintes parfaitement conciliables.

La discipline sonore

En dehors de l’éclairage médiocre de l’enceinte de la lutte dès la tombée de la nuit, s’il y a un phénomène qui irrite profondément les amateurs de lutte c’est l’indiscipline sonore qui règne dans l’arène, surtout lors des grands combats. Il est inadmissible que les différents groupes de percussionnistes se mettent, en même temps, à jouer chacun dans son registre pour produire un vacarme indescriptible et soumettre les spectateurs à une torture inhumaine. Ce fait est d’autant plus injuste que seuls ceux qui portent le plus la lutte dans leur cœur en sont victimes. Ceux qui arrêtent toutes leurs autres activités du week-end pour se rendre à l’arène.

Les vociférations et autres mbassa mbassa de Niokhobaye et Hyppo n’y feront rien. Ces deux préposés à la présentation des différentes prestations n’arrêtent pas de rappeler les percussionnistes irrespectueux et égoïstes à la discipline, sans succès.

A cette pagaille rythmique s’ajoute parfois une autre mélodique. En effet, il n’est pas rare de voir un chanteur de l’arène arracher un microphone pour tout simplement chanter faux. Dans l’arène, un groupe de chanteurs peut impunément s’installer pendant de longues minutes dans une disharmonie - entre le lead vocal et ses choristes - qui donne envie d’attraper la surdité le temps d’une chanson.

Une véritable honte pour nous qui assistons aux combats, eu égard au nombre de touristes étrangers qui fréquentent nos arènes, en quête de découverte culturelle. Pour venir à bout de ce phénomène malheureux, nous sommes d’avis qu’aucune autre solution que la contrainte ne pourrait prospérer. De ce fait, nous aimerions faire une suggestion simple. Submerger les coupables par une contre pollution sonore. Il s’agit de poser une enceinte acoustique assez puissante dans le carré occupé par chaque groupe de percussionnistes et qu’à chaque fois que leur tour de jeu est terminé, le volume de ce baffle soit augmenté pour leur faire entendre ce que joue un autre groupe. Une méthode imparable parce que, en fait, au moment où ces percussionnistes nous torturent les oreilles, eux se délectent parce que n’entendant que l’agréable son qu’ils produisent.

Instruction des lutteurs

Je souscris parfaitement à l’idée du CNG d’alphabétiser les lutteurs. Je voudrais juste y rajouter que le plus urgent pour les lutteurs, en matière d’instruction, est la connaissance du corps humain. Nous avons récemment entendu un célèbre lutteur dire qu’il n’a pas besoin de récupérer parce qu’il est jeune, et qu’il lui arrive de se lever à trois heures du matin pour s’entraîner. Espérons c’est juste du pur show. De toutes façons, le CNG doit rapidement prendre des mesures pour divulguer la bonne information à ce sujet, vu la popularité du lutteur en question. Popularité qui pourrait amener certains à l’imiter en s’engageant dans cette voie de garage.

En collaboration avec les écoles de lutte et les facultés et UFR de médecine et sciences de la santé de nos universités, le CNG pourrait très rapidement organiser des cours de physiologie (en wolof) destinés aux lutteurs. En particulier, ces derniers apprendraient comment fonctionne un muscle et quels sont les dangers liés au dopage et à la prise de certaines protéines.

Conclusion

Ces quelques idées à compléter et à parfaire sont livrées dans le but d’enlever leurs arguties à ceux qui jugent la lutte avec frappe sénégalaise trop violente et pas assez réglementée pour être exportable. Même en l’état actuel de sa réglementation, notre lutte est beaucoup plus humaine que les combats libres pratiqués en Asie et en Occident, tels que le MMA, pour plusieurs raisons :
• Dans la lutte sénégalaise, dès que le sang coule le combat est arrêté et le lutteur blessé consulté par un médecin, ce qui n’est pas le cas pour le MMA (voir http:// www.youtube.com/watch?v=yzG1j_q6yZg).
• La lutte sénégalaise est plus technique que violente, alors que, même si le MMA n’est pas dépourvu d’un riche répertoire technique, souvent, la beauté de l’art est complètement couverte par la violence inouïe de cette discipline.
• Notre sport national transcende la logique purement sportive. Il a un aspect culturel (chants, danses, percussions, etc) qui a le mérite de l’humaniser davantage.

Il y a lieu donc d’être fier de notre lutte avec frappe qui, objectivement, présente des atouts pour prétendre à une envergure internationale. Cependant, cette discipline sportive ne sera sortable que lorsque nous accepterons humblement d’y apporter les réformes adéquates, en évitant aussi bien de la dénaturer que de l’embourber dans un conservatisme inhibitif.

Abdou SENE, Février 2011

Le 30 juillet 2006 s'est déroulé au stade Demba Diop un gala de lutte dont la principale confrontation opposait Yahya Diop Yékini à Moustapha Guéye le tigre de Fass. Confrontation qui a fait l'objet de beaucoup de commentaires, surtout de la part des amateurs de lutte et de la presse. Cependant, toute oeuvre humaine étant perfectible, nous pensons que le déroulement de ce combat devrait être l'occasion pour le CNG de tirer un certain nombre d'enseignements, et de revisiter le règlement de la lutte en vue d'en corriger certaines failles. A notre avis, des précisions ou modifications devraient être apportées à cinq niveau du réglement :

1. La nature du terrain :La lutte étant un sport traditionnel du Sénégal, nous devrions, autant que possible, recréer les conditions dans lesquelles nos ancêtres la pratiquaient. Il serait bien que le règlement précise la nature du sol sur lequel les combats de lutte organisés sous l'égide du CNG doivent se dérouler. Nous pensons qu'un combat de lutte traditionnelle sénégalaise doit se dérouler sur du sable. Ce qui non seulement annule presque toutes les possibilités de chute par glissade mais aussi amortit les chutes pour le grand bonheur des lutteurs.

2. L'enceinte du combat : Il serait bien que l'on s'inspire de ce qui se fait à la boxe. Il faudrait, à la place des sacs, installer des cordes élastiques pour rendre l'enceinte plus difficile à quitter par les lutteurs en mauvaise posture. Ainsi, le nombre de combats nuls en serait réduit. En outre, en vue de sécuriser l'enceinte, il importe d'ériger des barrières à une certaine distance au-delà des cordes et que, le franchissement de ces barrières soit strictement interdit à tous à l'exception des arbitres, des deux lutteurs et de leurs deux entraineurs, pendant le déroulement du combat.

3. La prise en compte des avertissements : Une des grandes faiblesses du règlement de la lutte sénégalaise et qui favorise le plus les combats nuls est le fait que les avertissements dont un lutteur fait l'objet durant un combat n'ont pas d'impact sportif réél. Pour rendre justice à un lutteur qui prend un combat à son compte et qui se heurte au refus de combattre de son adversaire, nous pensons que le verdict doit être prononcé en faveur de celui qui a été le plus combatif, si le différentiel des avertissements dont écopent les deux lutteurs atteint un certain seuil.

4. Le rôle du service d'ordre : Lors du dernier combat du 30 juillet 2006, nous avons constaté que l'enceinte du combat a été plusieurs fois envahie par la foule sans résistance véritable des forces de l'ordre. Aussi pensons-nous que la responsabilité de ces derniers doit être accrue à ce niveau. Et que l'érection des barrières entourant l'enceinte du combat pourrait leur allèger la tâche qui consisterait à interdire le franchissement de ces barrières.

5. L'arbitrage : Pour ce qui est des actions de lutte qui démarrent à l'intérieur de l'enceinte et qui se terminent au-delà, il conviendrait que les arbitres aient la même lecture du réglement. D'aucuns laissent l'action se terminer et déclarent un verdict lorsqu'il y a chute, d'autres arrêtent le combat dès que les sacs sont franchis. C'est le cas des arbitres qui ont officié lors du combat qui a opposé Yékini à Moustapha Guèye. L'attitude de ces derniers arbitres favorise nettement le lutteur qui est en mauvaise posture s'il arrive à franchir les sacs.

A notre avis, toutes ces mesures participeraient de la professionalisation de notre sport national. Enfin, disons que cette reflexion, après avoir vu et revu le combat tant controversé du 30 juillet nous a été inspiré par un constat implacable : vu l'état actuel du réglement, n'importe quel lutteur, de n'importe quelle catégorie, pour peu qu'il soit rusé, peut décider et obtenir un combat nul contre n'importe quel lutteur, de n'importe quelle catégorie.

Abdou SENE - Août 2006