Lors de l’hommage rendu à Samuel Paty, l’enseignant français assassiné pour avoir montré une caricature du Prophète Mouhamed à ses élèves, Emmanuel Macron disait « …de notre volonté de … vivre comme une communauté de citoyens libres, dans notre pays, nous ne renoncerons pas aux caricatures, aux dessins,… parce qu’en France les lumières ne s’éteignent jamais. » A la suite de ce discours apparaissant comme un encouragement à caricaturer le prophète de l’islam, soumis au feu des critiques à travers le monde, lui et son Ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, ont multiplié les sorties pour s’expliquer. Sur Al Jazira, Emmanuel Macron a expliqué dans le détail le droit à la caricature par le projet des Lumières que porte la France qui est « d’accepter de nous commenter les uns les autres, dans le calme, dans le respect auquel je crois, de parfois nous moquer les uns des autres quelles que soient nos religions, nos philosophies, mais d’accepter de le faire dans un cadre de respect, un cadre pacifique. » Emmanuel Macron poursuit en disant que « La solution n’est pas d’interdire ce droit et encore moins de justifier quelque violence au nom du fait qu’il choque. »
Le moins que l’on puisse dire est que ces déclarations dénotent soit un manque d’empathie notoire, soit une volonté d’user d’obscurantisme sous le couvert des Lumières, soit une ignorance totale de la place que peut occuper la religion dans la vie des croyants.
Le Président français part tout simplement d’un postulat totalement faux lorsqu’il dit que « La solution n’est pas d’interdire ce droit et encore moins de justifier quelque violence au nom du fait qu’il choque. » Il a d’emblée hiérarchisé, pour tous, les types de violence en supposant que la violence morale que subit un croyant lorsqu’on agresse les symboles de sa religion est moins importante que la violence physique. Je parle bien d’agression, pas de critique. Ce qu’a fait Charlie hebdo est perçu par bon nombre de musulmans comme une agression. Ils sont plus que choqués, ils se sentent agressés, humiliés, insultés. Entendons nous bien, la critique de la religion du point de vue doctrinale ne me pose pas de problème, mais personne n’a le droit d’insulter la foi d’autrui, surtout pas à coup de caricatures à caractère pornographique. En 2019, François Déroche, Professeur au Collège de France, dans son essai sur la formation du texte coranique intitulé « Le Coran : une histoire plurielle » a remis en question un dogme très cher aux musulmans, à savoir l’unicité du Coran, livre incréé. Cela perturbe certes une conviction profonde du musulman, mais ça ne l’a pas empêché de faire sereinement la promotion de son livre sur les plateaux de télévision et à travers des conférences. Pour dire que la majorité des musulmans ne sont pas fermés à la critique dans un cadre civilisé.
Le Président français part tout simplement d’un postulat totalement faux lorsqu’il dit que « La solution n’est pas d’interdire ce droit et encore moins de justifier quelque violence au nom du fait qu’il choque. » Il a d’emblée hiérarchisé, pour tous, les types de violence en supposant que la violence morale que subit un croyant lorsqu’on agresse les symboles de sa religion est moins importante que la violence physique. Je parle bien d’agression, pas de critique. Ce qu’a fait Charlie hebdo est perçu par bon nombre de musulmans comme une agression. Ils sont plus que choqués, ils se sentent agressés, humiliés, insultés. Entendons nous bien, la critique de la religion du point de vue doctrinale ne me pose pas de problème, mais personne n’a le droit d’insulter la foi d’autrui, surtout pas à coup de caricatures à caractère pornographique. En 2019, François Déroche, Professeur au Collège de France, dans son essai sur la formation du texte coranique intitulé « Le Coran : une histoire plurielle » a remis en question un dogme très cher aux musulmans, à savoir l’unicité du Coran, livre incréé. Cela perturbe certes une conviction profonde du musulman, mais ça ne l’a pas empêché de faire sereinement la promotion de son livre sur les plateaux de télévision et à travers des conférences. Pour dire que la majorité des musulmans ne sont pas fermés à la critique dans un cadre civilisé.
En convoquant un peu l’histoire, il me semble que le problème est plus profond qu’il n’y paraît. La France traîne un méjugement depuis qu’elle fréquente les autres civilisations, surtout celles des « pays sauvages » qu’elle a occupés, soumis et exploités sous le prétexte de les civiliser. Il suffit de lire le Général Faidherbe, Gouverneur du Sénégal (1854-1861 et 1863-1865), pour se rendre compte que l’erreur de jugement du Président Macron est aussi vieille que la conquête coloniale. Faidherbe, dans son ouvrage intitulé « Le Sénégal : la France dans l’Afrique occidentale » où il relate avec force détails les différents combats que la France a menés pour soumettre les pays de l’Afrique de l’Ouest, montre qu’il avait un déficit notoire d’appréhension des dispositions d’esprit des guerriers africains qui le combattaient. Il les a souvent tournés en dérision en les présentant comme des idiots lorsqu’ils préféraient affronter la mort à la place de l’humiliation. Ainsi, parlant d’un des groupes ethniques du Sénégal,les Toucouleurs qu’il détestait profondément à cause de leur ténacité, il écrivait « Les Toucouleurs montrèrent jusqu’au dernier moment une audace incroyable ; poursuivis, cernés, ils ne faisaient pas un pas plus vite que l’autre et se laissaient tuer plutôt que de fuir,… »
Il est temps que la France comprenne que, chez certains peuples, la vie ne vaut pas l’honneur ; qu’attenter à la dignité d’autrui peut être ressenti comme une extrême violence, et que, chez certaines franges de la population, la violence peut appeler la violence, l’extrémisme appeler l’extrémisme. Je doute d’ailleurs que la France ignore totalement l’attachement que les sociétés humaines peuvent avoir à certains symboles forts de leur patrimoine culturel, historique et religieux. Le journal Hara-Kiri, ancêtre de Charlie Hebdo, n’a t-il pas été interdit au bout de dix années d’existence, en 1970, à la mort du Général De Gaulle pour avoir titré à sa une : « Bal tragique à Colombey : 1 mort ». Et c’était la troisième interdiction pour Hara-Kiri, après celles de 1961 et de 1966. Même Charlie hebdo est capable de brider son insolence quand il veut. Son caricaturiste Siné a été licencié par le journal satirique pour avoir fait une chronique dans laquelle il ironisait sur une éventuelle conversion au judaïsme de Jean Sarkozy, fils de Nicolas Sarkozy. Il y a donc lieu de s’interroger sur ce qui anime la France, au-delà de la liberté d’expression. L’anticléricalisme historique ? L’islamophobie ? Un manque d’empathie ?
Par ailleurs, en convoquant les Lumières, Emmanuel Macron fait plutôt dans l’obscurantisme. S’il se réfère au 18ème siècle, siècle des Lumières, la liberté d’expression y était promue pour encourager la production et la diffusion du savoir, jusqu’alors l’apanage de l’église en Europe. Ce n’était pas pour exprimer de la violence morale, minutieusement élaborée pour faire mal. En quoi le dessin de Plantu de Charlie hebdo montrant le Pape Benoît XVI en train de sodomiser un enfant de choeur fait avancer la lutte contre la pédophilie ? Je juge que cette caricature est tout simplement bête et méchante, et piétine royalement le troisième terme de la devise de la République Française : Liberté, Egalité, Fraternité.
Le Président français, en justifiant son fondamentalisme par rapport à la liberté d’expression par les valeurs apportées par le siècle des Lumières semble oublier dans son faisceau le rayon humaniste de Jean-Jacques Rousseau au sujet de la pitié. Eminent philosophe de ce siècle, Rousseau disait « la pitié qu’on a du mal d’autrui ne se mesure pas sur la quantité de ce mal, mais sur le sentiment qu’on prête à ceux qui le souffrent. » Cette maxime présente éloquemment le moteur de l’empathie. Jean-Jacques Rousseau va plus loin dans la définition de la compassion, dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, lorsqu’il considère la pitié comme un attribut naturel qui concourt à la conservation de l’espèce humaine : « La pitié est un sentiment naturel qui, modérant dans chaque individu l’activité de l’amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l’espèce. C’est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir ; c’est elle qui, dans l’état de nature, tient lieu de lois, de mœurs et de vertu, avec cet avantage que nul n’est tenté de désobéir à sa douce voix ; c’est elle qui détournera tout sauvage robuste d’enlever à un faible enfant, ou à un vieillard infirme, sa subsistance acquise avec peine,… » Ce que Rousseau dit de la pitié, nous pouvons le dire de l’empathie, cette capacité de l’homme à s’imaginer à la place de l’autre, cette volonté des hommes à ne pas se blesser les uns les autres, inutilement.
Emmanuel Macron, pour éviter de faire sombrer la France dans un obscurantisme extrémiste, devrait chercher à concilier la défense de la liberté d’expression avec cette Lumière de Jean-Jacques Rousseau pour le bien du pays qu’il dirige. Faire preuve d’un vrai leadership au lieu de suivre l’émotion populaire. Il gagnerait aussi à visiter les Lumières qui ont jailli en Asie (Confucius, Bouddha, etc) et en Afrique (Religions traditionnelles africaines) bien avant celles des 17ème et 18ème siècles, au sujet de la Compassion.
Je voudrais aussi appeler les penseurs africains (philosophes, socio-anthropologues, etc) à aider la France à ne pas céder à la tentation obscurantiste, sous prétexte de liberté ou de laïcité, et mieux échanger avec les autres cultures et civilisations. Je les invite à faire tout le contraire du Professeur Souleymane Bachir Diagne qui, au lendemain des attentats de 2015 en France, a fait une sortie pour le moins décevante en soutenant que « Le philosophe Locke a raison : il ne faut placer aucune limite à la liberté d'exprimer des idées, et il faut alors accepter que cela signifie que circuleront alors sans entraves celles que l'on trouve injustes, caricaturales, blessantes. » Cette prise de position est surprenante de la part d’un éminent philosophe de classe mondiale, qui plus est, a le privilège de connaitre les cultures du Nord, du Sud et de l’Orient. La surprise vient surtout de ce que notre Professeur nous avait habitués à plus de jugement et de sens de la nuance et de la mesure, à travers son abondante production scientifique, notamment son excellent ouvrage : « Comment philosopher en Islam » . Une oeuvre référence pour moi sur l’islam.
Pour finir, j’invite les Français qui soutiennent le droit d’insulter les religions à se rappeler que le fait d’être humain est une vertu universelle ; et à méditer la Lumière de Nicolas Chamfort, écrivain français du siècle des Lumières : « Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne, voilà je crois, toute la morale. » Dans notre cas : jouis de ta liberté d’expression avec humanité et empathie, ainsi tu ne blesseras personne et personne ne te blessera. Que la Paix soit avec vous et nous !
Abdou SENE, Novembre 2020
Consacrées depuis le Moyen Age en Europe, les franchises universitaires sont, de nos jours, le
concept qui garantit à l'universitaire la liberté :
• de produire du savoir et de le diffuser même si cela heurte l'idéologie ou les
orientations du régime politique au pouvoir ;
• de soumettre à une diatribe quotidienne le Président de la République et son régime, et
de voir celui-ci le promouvoir, par décret, au grade d'enseignant de rang magistral, dès
que ses pairs universitaires le proposent ;
• d'évaluer ses étudiants sans discrimination liée à leur rang social ou à leur origine
ethnique.
Cette belle trouvaille de l'Humanité lui a permis de libérer les esprits afin de faire éclore et d'exploiter les savoirs non apparents, qui nécessitent de la recherche, aussi bien pour ce qui concerne la nature que la société humaine.
Cependant, il est malheureux de constater que depuis quelques mois, les franchises universitaires deviennent un concept fourre-tout, dans notre pays. Ce dévoiement de concept se manifeste, notamment, à travers deux slogans « Il faut que les forces de l'ordre sortent du campus », « L'orientation des bacheliers est du ressort des universités ». En tant qu'universitaires, dont le métier est la production et la transmission de savoirs, nous ne pouvons pas nous limiter à crier ces slogans urbi et orbi, emportant une partie de la population dans ce concert sans approfondir la réflexion sur le sujet.
En ce qui concerne la présence des forces de l'ordre sur le campus de l'UCAD ou des autres universités, il importe de partir d'un principe fondamental : il n'y a pas une seule parcelle du territoire sénégalais où l'Etat n'a pas le devoir et le droit de veiller à l'intégrité physique des sénégalais et des étrangers qui vivent parmi nous, ainsi qu'à la préservation de leurs biens et de ceux de l'Etat. D’ailleurs, la constitution du Sénégal en son article 7 est on ne peut plus éloquent à ce sujet. Elle dit ceci « La personne humaine est sacrée. Elle est inviolable. L’État a l’obligation de la respecter et de la protéger. Tout individu a droit à la vie, à la liberté, à la sécurité, au libre développement de sa personnalité, à l’intégrité corporelle notamment à la protection contre toutes mutilations physiques… » Or, le malheureux constat qui s’impose à nous aujourd’hui est que l’université sénégalaise n’a pas encore réussi, par ses mécanismes internes, à juguler la violence. Nous assistons régulièrement à des agressions physiques ou morales au sein de la communauté universitaire de la part et au détriment de toutes ses composantes, à savoir les étudiants, les enseignants-chercheurs et les personnels administratifs.
Afin de mieux appréhender la profondeur du mal, je voudrais inviter les membres de la communauté universitaire, et tous ceux qui s’intéressent à la bonne marche de l’enseignement supérieur au Sénégal, à lire les procès verbaux des assemblées de faculté de la FST, de la FLSH et de la FSJP, des mois d’avril et août 2012, où la décision a été prise de suspendre les amicales d’étudiants de ces facultés. Si la violence estudiantine est au centre des débats c’est parce qu’elle est plus spectaculaire vu qu’elle met en péril les infrastructures et l’intégrité physique d’autres membres de la communauté. Toutefois, la violence au sein de nos universités est multiforme et généralisée, en ce sens qu’à côté de la violence physique, il y a celle insidieuse, morale et qui peut provenir de toutes les composantes de la communauté universitaire. C’est pour cette raison qu’il ne me semble pas prudent pour un usager des campus universitaires, de quelque bord qu’il soit, d’appeler au bannissement de la présence des forces de l’ordre sur le campus. Chacun de nous pourrait, un jour, avoir besoin de leurs services.
Partant de ce constat, nul n’a besoin de ratiociner sur la question. L’Etat doit se donner les moyens de maintenir l’ordre dans nos universités. Le cadre législatif étant déjà établi à travers la Loi N° 94-79 relative aux franchises et libertés universitaires. A mon sens, la question est de définir le type de formation spécifique qu’il faudrait fournir aux policiers qui seront appelés à exercer dans l’enceinte de nos universités pour éviter certaines dérives que nous avons connues du fait des forces de l’ordre. Les Etats-Unis l’ont si bien compris qu’il n’est pas rare de voir la police intégrée comme structure de l’université. A titre d’exemple, on y trouve des services du genre Ohio University Police Department, University of Texas Police Department, Stanford University Department of Public Safety, etc. Il importe de noter, et éventuellement de s’inspirer de ce qu’il arrive que, ces organes composés de policiers assermentés, emploient des étudiants dans leur mission de sécurisation des campus.
L’autre question sur laquelle beaucoup se trompent est le rôle que l’Etat devrait jouer dans l’orientation des bacheliers. A ce sujet, il faut impérativement que chaque partie s’en tienne à ses compétences et prérogatives. Tout le monde s’accorde sur le fait que c’est l’Etat qui définit la politique de l’emploi. Or, qui définit la politique de l’emploi, définit la politique de la formation. Par ailleurs, l’Etat est l’entité qui, par excellence, est censée détenir tous les statistiques et autres renseignements concernant l’emploi et la formation. A titre illustratif, l’Etat du Sénégal, à travers la SCA (stratégie de croissance accélérée) estime le besoin de l’économie sénégalaise en personnels qualifiés, à l’horizon 2015, à six cent quarante mille (640 000) emplois répartis en cinq grappes : Tourisme, Industries culturelles et Artisanat (125 000) ; Agriculture et Agro-industrie (75 000) ; TIC et Télé-services (240 000) ; Textile-Habillement-Artisanat (150 000) ; Produits de la Mer et Aquaculture (50 000). Il est donc normal que l’Etat se donne les moyens d’agir, non seulement sur les effectifs à orienter dans les différentes filières de formations des établissements d’enseignement publics, mais aussi sur la création de nouvelles filières. Une fois que la commande publique est faite, en matière de création de filières de formation et d’effectifs à former pour les besoins de l’économie nationale, il revient aux établissements d’enseignement de définir les modalités d’accès à ces formations, d’en faire le montage pédagogique, et d’évaluer les moyens matériels, financiers et humains nécessaires pour la formation de ressources humaines de qualité.
Je voudrais conclure en rappelant à la communauté universitaire et aux Sénégalais en général, que nous avons une belle démocratie, où la liberté d’expression et de circulation transcende les régimes politiques. Que l’impétuosité dans le verbe, la violence dans le geste n’ont jamais développé une nation. Bien au contraire. Que nous devrions nous retrouver tous autour d’une table pour trouver le moyen de repousser définitivement la violence hors de nos campus.
Cependant, ce projet ne peut prospérer que lorsque chacun de nous saura s’oublier, oublier l’ « adversaire », pour mettre l’intérêt de la Nation et seulement cela au cœur de ses préoccupations.
Abdou SENE, Août 2015